Vous avez peut-être déjà eu cette impression étrange en sortant du bureau : une journée entière passée à envoyer des mails, remplir des tableaux, assister à des réunions… sans savoir ce que tout cela produit réellement. Le concept de bullshit job met des mots sur ce malaise grandissant. Et si une partie de nos emplois n’avait tout simplement pas de raison d’être, au point de pouvoir disparaître sans que la société s’effondre ?
Définir un bullshit job sans caricaturer la réalité du travail
Le terme bullshit job, souvent traduit par « job à la con », a été théorisé par l’anthropologue David Graeber en 2013. Il ne désigne pas un métier désagréable ou mal payé, mais un emploi dont la personne qui l’exerce estime, au fond d’elle-même, qu’il est inutile socialement et dépourvu de sens. L’employé a la sensation intime que, si son poste disparaissait du jour au lendemain, rien de vraiment important ne changerait.
Graeber propose un test simple : imaginer la société sans ce métier. Sans médecins, enseignants, électriciens, agriculteurs, les conséquences sont évidentes. Sans certains experts en communication stratégique, contrôleurs de process obscurs ou “vice-présidents coordinations diverses”, l’impact paraît beaucoup plus flou. La société continuerait de tourner, et l’on se demande parfois si elle ne fonctionnerait pas même mieux.
Un bullshit job n’est pas forcément un poste fictif : les tâches sont bien réelles, parfois complexes, techniquement exigeantes, administrativement lourdes. Ce qui en fait un “job à la con”, c’est le sentiment que cette activité ne produit aucune valeur réelle, ni pour la communauté, ni pour les clients, ni même pour l’entreprise, au-delà du fait de “faire tourner la machine”.
Pourquoi les bullshit jobs explosent dans les organisations modernes
Pour Durkheim, la perte de repères et l’effritement des normes – l’anomie – constituent une menace pour les sociétés modernes. Le développement des bullshit jobs en est une illustration dans le monde du travail. Plusieurs dynamiques convergent.
D’abord, la montée de l’économie des services et des métiers de l’information a multiplié les postes qui ne produisent pas un bien concret, mais transforment, organisent, évaluent, coordonnent. Cela ouvre la porte à des couches de fonctions intermédiaires difficiles à relier à un résultat tangible. On voit fleurir des intitulés de poste du type « vice-président coordonnateur des communications stratégiques » ou « producteur d’expérience mondiale pour les médias autochtones », qui semblent surtout destinés à gonfler la structure plus qu’à servir un besoin clairement identifié.
Ensuite, la technologie permet de créer de nouvelles tâches… censées faire gagner du temps, mais qui génèrent souvent de nouvelles bureaucraties. Outils de reporting, indicateurs, tableaux de bord, enquêtes internes, rapports standardisés : autant d’éléments qui mobilisent des équipes entières. On entretient des services entiers pour alimenter des systèmes dont les résultats ne sont presque jamais lus ou utilisés.
Enfin, un facteur plus délicat touche à l’ego et au statut. Dans certaines cultures d’entreprise, avoir des subordonnés et des “projets” devient une preuve de réussite. On crée donc des postes pour “faire nombre”, pour légitimer une hiérarchie, pour donner l’image d’une grande structure performante… même si la valeur générée reste minimale. Le bullshit job devient alors un symptôme de ce besoin d’affichage.
Les grandes familles de bullshit jobs selon David Graeber
Pour rendre le concept plus concret, David Graeber distingue plusieurs catégories de bullshit jobs. Elles n’épuisent pas le réel, mais elles aident à se repérer dans cette galaxie de métiers aux contours flous.
Les larbins : des rôles créés pour flatter l’ego
Les « larbins » sont des salariés dont l’utilité principale est de mettre en valeur une autre personne. Leur présence sert à montrer que quelqu’un est important, suffisamment pour avoir un portier, un assistant permanent, un réceptionniste dédié, alors qu’un simple interphone ou une organisation plus simple suffirait.
Le poste n’a rien de déshonorant en soi : saluer, orienter, accueillir peut être utile dans certains contextes. Le bullshit apparaît lorsque, même pour la personne qui exerce ce métier, il est évident qu’un système plus simple ferait aussi bien, voire mieux. La fonction devient alors un accessoire de prestige, pas un service rendu à la collectivité.
Les petits chefs : encadrer pour encadrer, sans valeur ajoutée
Deux grandes figures de petits chefs bullshit se détachent. La première : ceux qui supervisent des équipes déjà totalement autonomes. Leur rôle officiel est de contrôler, valider, remonter des informations… que l’équipe sait déjà très bien gérer. Leur quotidien se remplit de réunions de suivi, de rapports de contrôle, de mails de relance qui n’apportent rien de plus que ce que le collectif produirait seul.
La deuxième figure est plus toxique : ces managers qui inventent des tâches pour justifier leur présence. Ils lancent des projets creux, multiplient les formulaires, créent des protocoles inutiles, recrutent d’autres personnes pour démultiplier des missions déjà vides de sens. Leur contribution principale n’est pas d’améliorer le travail, mais de produire toujours plus de travail administratif qui s’auto-entretient.
Les porte-flingues : des métiers dédiés à la défense d’intérêts particuliers
Les « porte-flingues » sont ces salariés dont le métier consiste à protéger ou à accroître la position d’une organisation, parfois au détriment de l’intérêt général. On y retrouve par exemple certains lobbyistes, avocats d’affaires, experts en relations publiques, publicitaires ou télévendeurs.
Ce qui fait d’eux de potentiels bullshit jobs, ce n’est pas l’existence du droit, de la communication ou du commerce, mais la manière dont ces fonctions peuvent dériver vers le purement défensif ou manipulateur. Travailler à embrouiller le public, détourner des réglementations, pousser des produits dont on sait pertinemment qu’ils n’apportent rien, voire qu’ils nuisent… finit par miner la perception de sa propre utilité. De nombreux professionnels interrogés par Graeber disent éprouver un mélange de honte et de lassitude face à des missions jugées “agressives” et “vides de valeur sociale positive”.
Les cocheurs de case : quand le travail sert surtout à prouver qu’on travaille
Les « cocheurs de case » incarnent une autre facette du bullshit job. Ils sont là pour permettre à l’organisation d’affirmer qu’elle fait quelque chose sans vraiment le faire. Par exemple : produire des rapports jamais lus, construire des tableaux d’indicateurs pour rassurer la hiérarchie, lancer des enquêtes clients dont les réponses ne débouchent sur aucun changement concret.
Dans ces métiers, une grande partie du temps de travail sert à alimenter une sorte de théâtre administratif. Les réunions se succèdent pour “faire le point”, fixer de nouvelles échéances, reformuler les mêmes objectifs. Chacun sait, plus ou moins consciemment, que l’impact réel est minime. L’essentiel est de pouvoir montrer qu’il existe des documents, des process, des preuves d’action… même si le contenu, lui, reste creux.
Les rafistoleurs : réparer des problèmes qui ne devraient pas exister
Les « rafistoleurs » sont des employés dont le rôle principal est de corriger les conséquences de mauvais choix d’organisation ou de systèmes mal conçus. Ils gèrent les bugs récurrents d’outils informatiques bancals, traitent les dossiers qu’un collègue a laissés en plan, réparent les erreurs d’une hiérarchie incompétente ou déconnectée.
Ces postes ne sont pas inutiles en soi : sans eux, beaucoup de structures s’effondreraient. Le caractère “bullshit” vient du fait que leur travail n’existerait pas dans une organisation pensée autrement. Leur énergie sert moins à créer qu’à éponger. Leur quotidien devient une succession d’urgences absurdes, d’anomalies évitables, de bricolages permanents. À long terme, cette logique épuise et renforce l’impression d’entretenir un système dysfonctionnel plutôt que de le transformer.
Bullshit job, souffrance silencieuse et brown-out
Travailler dans un bullshit job n’est pas anodin pour la santé mentale. Le premier effet est souvent un déclin de l’estime de soi. Lorsque les journées se déroulent sans qu’on puisse relier ses efforts à quelque chose de concret, beaucoup finissent par se demander : “À quoi je sers ?” Cette question, répétée jour après jour, ronge profondément.
Ce vide de sens nourrit ce que certains spécialistes appellent le brown-out, une forme de malaise professionnel où l’on ne comprend plus les finalités de son travail. Contrairement au burn-out, qui est lié à la surcharge, le brown-out provient surtout de l’absurdité perçue des tâches. L’employé ne manque pas forcément de temps, mais de raison d’être. Il accomplit des missions qui contredisent parfois ses valeurs personnelles : vendre des produits dont il sait qu’ils sont inutiles, produire des documents vides, simuler l’activité en réunion.
Les symptômes sont proches de ceux d’une dépression insidieuse : fatigue, irritabilité, sensation de gâcher ses compétences, jalousie envers ceux qui exercent des métiers jugés “utiles”. Dans les cas extrêmes, certains parlent de « souffrance spirituelle », ce sentiment d’être coupé de ce qui fait la dignité du travail : contribuer à quelque chose de plus grand que soi.
Comment savoir si l’on exerce soi-même un bullshit job
La difficulté avec les bullshit jobs, c’est que les personnes qui les occupent n’en ont pas toujours conscience. Pour y voir plus clair, certaines questions peuvent aider à faire le point, avec une honnêteté parfois inconfortable.
Première question : si mon poste disparaissait demain, qui en souffrirait vraiment ? Un client ? Un usager ? Un collègue ? Ou seulement un supérieur qui perdrait un indicateur, un rapport, un peu de prestige ? L’enjeu n’est pas de sauver le monde, mais de s’assurer qu’il reste quelque part un impact réel.
Deuxième question : puis-je expliquer clairement mon travail à quelqu’un d’extérieur ? Si, à chaque dîner, vos proches vous regardent avec des yeux ronds en vous disant “je ne comprends toujours pas ce que tu fais”, il peut être utile de s’interroger. Parfois, c’est simplement la complexité technique. Mais lorsque même vous peinez à formuler la finalité de vos missions, un doute légitime apparaît.
Troisième question : mes tâches sont-elles compatibles avec mes valeurs ? Vendre, influencer, conseiller, négocier peuvent être très éthiques. Ils basculent dans le bullshit si vous avez régulièrement le sentiment de manipuler, de masquer, de faire du remplissage. Si vous ressentez plus de satisfaction en préparant un bon repas ou en aidant un ami qu’en clôturant vos dossiers, cette dissonance mérite d’être regardée en face.
Enfin : comment je me sens en fin de journée ? Éreinté mais satisfait, ou vidé et honteux ? Se surprendre à “faire semblant de prendre des notes” en réunion, à remplir des mails pour donner l’illusion d’être débordé, à aligner des PowerPoint dont personne ne se servira vraiment, tout cela alimente le sentiment de participer à un théâtre plus qu’à une activité productive.
Sortir d’un bullshit job : du constat à la réorientation
Reconnaître qu’on exerce un bullshit job peut être douloureux, mais c’est aussi un point de départ. Il ne s’agit pas de tout quitter sur un coup de tête, mais de redonner du sens à son parcours professionnel en se posant des questions plus structurantes.
Une approche inspirante consiste à croiser quatre dimensions proches du concept d’Ikigai : ce que vous aimez faire, ce dans quoi vous êtes doué, ce dont le monde a besoin, ce pour quoi vous pouvez être rémunéré. Là où ces axes se rencontrent, émergent des pistes de métiers plus alignés. Cela peut mener vers des professions très variées : enseignement, artisanat, soins, accompagnement, ingénierie de terrain, projets à impact social… ou, tout simplement, vers des postes plus concrets dans votre secteur actuel.
Parfois, la sortie du bullshit job ne nécessite pas un changement radical de domaine, mais une reconfiguration du poste. Réduire le temps passé en reporting, négocier plus d’implication dans l’opérationnel, se rapprocher du terrain, simplifier certaines procédures : autant de leviers qui redonnent de la substance quotidienne. Dans d’autres cas, la seule issue reste la mobilité : chercher une organisation qui valorise vraiment l’utilité plutôt que l’apparence.
Au fond, la question des bullshit jobs touche à un besoin très humain : se sentir utile, relié aux autres, fier de ce que l’on fait. Mettre des mots sur ces emplois absurdes n’est pas un jeu cynique consistant à juger la valeur de chacun, mais une invitation à réinterroger le sens du travail, individuellement et collectivement. Pour beaucoup, ce questionnement marque le début d’un réajustement, parfois discret, parfois spectaculaire, vers des activités où l’effort quotidien retrouve enfin une raison d’être.
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